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Frilosité et pessimisme des Européens versus alliance de souveraineté numérique Europe-Inde

Myriem Mazodier – Inspectrice générale honoraire de l’administration de l’Éducation nationale et de la Recherche ; membre du comité de rédaction de la Revue SERVIR (Alumni de l’ENA et de l’INSP) ; membre du Collectif Galilée.sp

19 janvier 2026

Le siècle des Lumières est encore un siècle sans éclairage. L’électricité ne fait son apparition qu’à la fin du XIXe siècle et il faut attendre le XXe siècle pour voir apparaître dans les villes l’éclairage public, des tramways usinés et des installations électriques dans des foyers de gens aisés. C’est seulement à partir de 1930 que sont créés en Occident de grands réseaux nationaux d’électricité qui permettent d’atteindre les campagnes.

Après 1950, réfrigérateur, machine à laver et télévision font passer l’électricité d’objet de luxe à besoin fondamental. La France, plutôt en avance dans les villes, rattrape alors son retard dans les campagnes. On peut considérer qu’à la fin des années 1950, quasiment toutes les habitations en France métropolitaine disposent de l’électricité.

Cette révolution, qui permet de s’affranchir du rythme diurne et nocturne des saisons et de faciliter le travail humain, me paraît personnellement beaucoup plus importante que l’intelligence artificielle, qui n’est qu’une descendante parmi d’autres de ce que les intellectuels d’alors appelaient la « fée électrique ».

La grande majorité des intellectuels a accueilli avec enthousiasme, fascination, voire avec un véritable messianisme progressiste, l’électricité surnommée couramment « la fée électricité », expression qui traduit bien l’émerveillement dominant chez les scientifiques, les écrivains, les artistes et une bonne partie des philosophes.

Réception intellectuelle de l’électricité

Type d’intellectuel Attitude dominante envers l’électricité Exemples notables
Scientifiques Très enthousiaste, parfois messianique Pierre Curie, Paul Langevin, Marie Curie, Nikola Tesla
Écrivains d’anticipation Adoration et exaltation futuriste Jules Verne, Albert Robida, H. G. Wells
Ingénieurs et industriels Pragmatisme enthousiaste Thomas Edison, Siemens, Westinghouse
Artistes et avant-gardes Fascination esthétique et symbole de modernité Futuristes italiens, constructivistes russes
Journalistes et vulgarisateurs Émerveillement et propagande du progrès Camille Flammarion, Henri de Parville
Philosophes Majoritairement neutre à positif, parfois critique indirecte Henri Bergson (critique plus large de la technique)

Bien sûr, il y a eu quelques critiques, mais elles étaient minoritaires et indirectes. Certains romantiques tardifs, symbolistes ou naturalistes regrettaient la disparition du mystère, de l’ombre et du clair-obscur, remplacés par une lumière crue et uniforme. Quelques poètes fin-de-siècle trouvaient l’éclairage électrique « vulgaire » comparé à la bougie ou au gaz.

Parmi les philosophes, Henri Bergson et Nietzsche critiquent la civilisation technique qui spatialise le temps, mécanise la vie et éloigne de l’élan vital et de la durée qualitative, mais ne visent pas nommément l’électricité. Si une partie du public, surtout rural et populaire, craignait encore en 1900 la foudre domestiquée, les électrocutions ou les « fluides invisibles », ces craintes n’ont pas été relayées par les intellectuels, les journalistes ou les politiques, à l’exception de quelques catholiques conservateurs hostiles au travail de nuit.

Bref, l’État s’occupe de produire l’électricité (construction des centrales, des réseaux, etc.), pas de réglementer son utilisation.

Si l’on compare à ce qui se passe actuellement pour l’IA générative, le contraste est frappant. Comme pour l’électricité, les premières découvertes sont dues à des chercheurs occidentaux, mais avant même de produire, l’Europe se préoccupe des usages et veut réglementer.

Intellectuels et médias européens n’hésitent pas à diffuser une vision diabolique de l’IA. Selon eux, elle reflète le pire de l’humanité sans filtre moral, affirme des choses fausses avec assurance, invente des faits, des références, des lois ou des événements historiques, et beaucoup de gens y croient parce que « ça sonne intelligent ». Tout ceci n’est pas faux, mais n’incite guère à produire de l’IA.

Il n’est donc pas étonnant que l’Europe soit très dépendante des modèles américains ou chinois, qui bénéficient de milliards d’investissements et privilégient l’efficacité. Comme pour l’électricité, Américains et Chinois commencent par produire avant d’introduire progressivement des normes, tandis que l’Europe semble choisir le chemin inverse.

La bataille n’est pas encore définitivement perdue. L’objectif politique de souveraineté numérique s’affiche désormais clairement : passer d’une Europe des utilisateurs à une Europe des producteurs du numérique.

L’Europe pourrait s’inspirer du modèle indien, qui mise depuis 2010 sur l’indépendance numérique, promeut les modèles multilingues, l’inclusion et les « sovereign AI », et développe des applications verticales utiles à l’ensemble de la population.

La création de l’EU-India Trade and Technology Council, lancé en 2023 et renforcé en 2025, vise à créer un axe démocratique alternatif en technologie numérique. L’Inde apporte son échelle et son modèle inclusif, l’Europe ses normes, son financement R&D et sa quête de souveraineté, les deux parties œuvrant pour une transformation numérique centrée sur l’humain.