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Conférence prononcée le 10 décembre 2025 lors d’un petit-déjeuner débat de Galilée.sp

par Guy SOUDJIAN, Proviseur honoraire Président de l’Académie du Maine

Barrès parlait des « lieux où souffle l’esprit ». Je ne crois pas qu’il en eût imaginé aucun où l’esprit soufflât davantage que dans votre assemblée. Je ne crois pas non plus qu’on puisse exprimer mieux que par cette phrase pleine de prolongements le caractère de votre cercle de réflexion sociétal. Mais, si je n’en ressens que mieux l’honneur qui m’est fait aujourd’hui par le CIRIEC, je m’en trouve aussi encouragé à aborder un sujet important. Il s’agit de l’actualité du message de Marc Bloch, figure éminente du monde universitaire et académique et de la Résistance, dont le transfert des cendres au Panthéon est prévu le 16 juin 2026, soit 82 ans jour pour jour après son exécution par la Gestapo.

Lorsque Gilbert Deleuil, préfet honoraire, m’a proposé d’intervenir devant vous, j’ai éprouvé tout d’abord un sentiment de nostalgie. C’était le 18 septembre 1970 ; je venais d’effectuer ma visite médicale rue Mabillon pour entrer à l’École Normale, et finaliser mon inscription en Sorbonne. Une matinée importante pour mon avenir. Sur la plateforme de l’autobus n°39 qui cahotait sur le Boulevard Saint-Michel, je fumais ma pipe et portais sous mon bras : Apologie pour l’histoire ou métier d’historien. Une lecture obligée, à l’époque, pour un étudiant en histoire.

Vingt-quatre ans plus tard, ce devait être en 1994, j’avais été nommé proviseur du lycée de Val de Reuil dans le département de l’Eure, anciennement académie de Rouen. Le lycée venait de sortir des limbes dans une ville dite « nouvelle » à l’époque, parce qu’elle résultait des plans d’aménagement du territoire datant des années 1965-1970, le cinquième plan si mes souvenirs ne me trahissent pas. Tout cet univers, le lycée en particulier, méritait d’avoir une âme. À Val de Reuil, par exemple, il n’y avait pas de monument aux Morts, car les Poilus de 1914 habitaient au Vaudreuil, commune limitrophe et séculaire. Le lycée était adossé à la Forêt de Bord, au milieu des champs cultivés et des ronces.

Dans le journal municipal de Val de Reuil, j’avais lu que la mairie souhaitait ériger un monument pour la Mémoire et pour la Paix au droit du lycée, voie Bachelière. Maurice Agulhon, professeur au Collège de France, avait lancé une souscription nationale dans les colonnes du journal Libération. L’événement me semblait d’importance, car Emmanuel Le Roy Ladurie, Administrateur général de la Bibliothèque nationale de France et collègue de Maurice Agulhon au Collège de France, m’avait téléphoné pour m’en parler. Dans le même intervalle, j’avais lu dans le quotidien Le Monde que les élus du Conseil d’administration de l’Université de Strasbourg avaient refusé d’attribuer le nom de Marc Bloch à l’université où il avait enseigné, pour ne pas perturber nos relations avec les pays du Moyen-Orient. J’étais très en colère !

Je me suis dit alors que l’attribution du nom de Marc Bloch à mon lycée pouvait être associée à l’inauguration du monument pour la Mémoire et pour la Paix voulue par le maire de l’époque, Bernard Amsalem, avec lequel j’entretenais les meilleures relations professionnelles et personnelles. Ce fut chose faite au printemps de 1996. Ainsi, ce territoire vierge en symboles républicains commençait-il à se revêtir d’une mémoire nationale porteuse des valeurs universalistes auxquelles les intellectuels sont très attachés. Pour mes élèves, c’était une authentique leçon d’éducation civique qu’il ne fallait manquer pour rien au monde.

Il revient à mon ami Gilbert Deleuil et au CIRIEC d’avoir voulu préparer nos esprits au transfert des cendres de Marc Bloch au Panthéon. La contribution de cet historien éminent au renouveau de la recherche historique est considérable, et les raisons de se pencher sur sa vie et de relire son œuvre sont multiples. D’un point de vue historiographique, il est avec Lucien Febvre le fondateur de l’école des Annales, avec la postérité intellectuelle que nous lui connaissons.

Dans les années d’après-guerre, jusque vers 1970, les travaux de Marc Bloch ont été éclipsés. Lorsque j’ai commencé mes études supérieures, l’espace universitaire était occupé surtout par les travaux de Georges Duby qui faisaient merveille. Il a fallu bien des efforts pour rendre à Marc Bloch la place qu’il occupe à présent dans le firmament des grands hommes. Car Marc Bloch figure aussi parmi les historiens qui nous ont laissé des réflexions d’une grande profondeur et d’une actualité certaine sur la pratique de l’histoire.

Ainsi, entre pratique historienne et réflexivité du chercheur, s’insèrent l’expérience de l’histoire et celle du temps présent. Elle le conduit à écrire un témoignage à chaud sur l’effondrement de la France en mai-juin 1940 dans un livre intitulé L’Étrange Défaite, publié à titre posthume en 1949 par Lucien Febvre, auquel il avait dédié son manuscrit. Quelques lignes de cette dédicace suffisent pour évoquer cet entre-deux de l’expérience historique et de sa sublimation intellectuelle :

« Longuement nous avons combattu de concert, pour une histoire plus large et plus humaine. La tâche commune, au moment où j’écris, subit bien des menaces. Non par notre faute. Nous sommes les vaincus provisoires d’un injuste destin. Le temps viendra, j’en suis sûr, où notre collaboration pourra vraiment reprendre, publique comme par le passé et, comme par le passé, libre. »

Pour souligner l’actualité du message de Marc Bloch, au moment où le relativisme, les vérités dites alternatives, la manipulation de l’opinion et le gouvernement par la peur triomphent de nouveau dans les régimes autoritaires, y compris en France, pays des Lumières philosophiques, j’organiserai mon propos en trois parties :

  • l’apport de Marc Bloch, historien médiéviste, à la recherche en sciences sociales ;
  • sa contribution à l’histoire du temps présent à travers L’Étrange Défaite ;
  • puis son engagement dans la Résistance, où il incarna le refus du premier jour à la honte de la collaboration.

Ces trois dimensions sont le reflet d’un grand républicain à la recherche de la vérité historique, avant de devenir un héros national par le sacrifice de sa vie.


1. L’apport de Marc Bloch, historien médiéviste, à la recherche en sciences sociales

Plusieurs manières d’écrire l’histoire

Au cours des âges, il a existé plusieurs manières d’écrire l’histoire ; il est permis de parler de genres différents. J’en retiendrai, grosso modo, quatre principaux, avec toute la marge d’arbitraire qu’un tel découpage comporte :

  • le genre autobiographique et hagiographique ;
  • le roman d’aventure, très en vogue au XIXᵉ siècle ;
  • « l’histoire historisante ou méthodique » dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle ;
  • et pour finir, le roman national hérité de la période romantique du 19e siècle, postérieure à la Révolution de 1789.

Du point de vue étymologique, l’hagiographie est la vie des Saints. Par extension, il s’agit de l’apologie des souverains depuis l’Antiquité, dont la vie et les gestes furent érigés en modèle pour être racontés. Les Res Questae Divi Augusti constituent ainsi une autobiographie de l’empereur Auguste. Ce texte s’inscrit dans la tradition romaine des éloges funèbres des aristocrates défunts et des elogia, qui présentaient un récit continu de leurs hauts faits gravé sur leur tombeau. De Charles le Chauve à Louis le Pieux, soit un gros siècle allant de 768 à 877, l’abondante littérature constitutive des modèles de roi ou d’empereur (biographies et panégyriques) a servi à montrer comment la figure du souverain offrait un angle d’attaque privilégié pour faire l’histoire d’un espace proprement chrétien.

Ainsi, la Vita Karoli d’Eginhard, inspirée par la Vita Augusti de Suétone, exerça une grande influence sur les biographies rédigées à la génération suivante. Fidèle fils littéraire de son père, Louis le Pieux fut l’objet de deux vies en prose due à Thégan et un anonyme surnommé « L’Astronome », et d’un très important éloge versifié composé par Ermold le Noir, le poème sur Louis le Pieux, qui se situe entre le thème de la biographie et celui du panégyrique.

Nous pourrions multiplier les exemples issus des périodes carolingienne et capétienne, sans oublier celui d’Alcuin sous Charlemagne, puis des temps modernes. C’est ainsi que pendant quatorze siècles, de Clovis à Louis-Philippe, les rois de France ont façonné le pays, créé une identité nationale, faisant de leur personne le point nodal du concept de nation. Ils ont disposé de leurs propres biographes. Ainsi en est-il de Guillaume de Nangis avec sa chronique de saint Louis (1226-1270). Plus près de nous, le Mémorial de Sainte-Hélène écrit par Emmanuel de Las Cases, recueille les mémoires de l’empereur Napoléon 1er au cours d’entretiens quasi quotidiens, lors de son exil à Sainte-Hélène.

Le roman d’aventure

La seconde manière décrire l’histoire correspond au roman d’aventure qui appartient au domaine de la littérature populaire. On rencontre l’expression « roman d’aventure » à la fin du 13e siècle dans un fabliau intitulé : « Des deux bordeors ribauz ». L’‘auteur anonyme parle indifféremment des chansons de geste et de « romans » à propos d’œuvres épiques contant les exploits des chevaliers. Il établit une distinction particulière pour le cycle de la Table Ronde pour lequel il parle de « romans d’aventure ». C’est sur la connotation merveilleuse liée à la notion de chevalerie, que repose cette distinction, avec des figures comme celle de Merlin l’enchanteur et de la Dame Blanche, ou des éléments mystiques comme le Graal : c’est le monde imaginaire, inspiré par la mythologie celtique, à la fois épique et féerique des temps aventureux » contés par Chrétien de Troyes dont les trois héros (Gauvain, Perceval et Lancelot) entrent dans la forêt aventureuse.

Le roman d’aventure a connu son prolongement et son âge d’or en Europe, entre 1850 et 1950, en France et en Angleterre en particulier, au moment de l’établissement des Empires coloniaux, et aux États-Unis dans le contexte de la conquête de l’Ouest. Il fut marqué par l’exploration du monde dit « sauvage », sa domination par l’Occident et sa transformation par la technologie moderne.

De célèbres auteurs de romans d’aventure ont marqué l’histoire du genre comme Walter Scott, Alexandre Dumas père, Eugène Sue, Jules Verne, Rudyard Kipling ou Joseph Conrad, avant que ce type de roman ne soit concurrencé fortement par le cinéma populaire, puis à partir de 1950, par les bandes dessinées et aujourd’hui, par les séries télévisées et les jeux vidéo.

Le feuilleton télévisé français La Dame de Monsoreau en sept épisodes, tourné en 1971 d’après l’œuvre d’Alexandre Dumas écrite en 1846, est explicitement présenté dans sa première partie comme « un roman d’aventure », comprenant, au 16e siècle, dix personnages très typés : un roi (Henri III de Valois), un fou (le narrateur, Chicot), un frère, (François de Valois, duc d’Anjou), des favoris (Maugiron, Quélus, Schomberg, d’Epernon, les “mignons” du roi), un-ex-favori (Saint-Luc, jeune marié), un grand veneur tout en noir (le comte Brian de Monsoreau), un cavalier tout en blanc (Louis de Clermont, comte de Bussy d’Amboise, favori du duc d’Anjou, ennemi juré des mignons mais bientôt ami de Saint-Luc). Louis de Bussy, le grand héros de l’histoire, enchaîne en disant qu’il manque « une jolie femme ». Ce sera sa future amante, la belle et blonde Diane de Méridor, mariée de force au fourbe comte de Monsoreau, et également convoitée par le duc d’Anjou qui tenta de la déshonorer.

L’histoire historisante ou méthodique

Venons-en à présent à « l’histoire historisante » qui trouve son expression dans la Revue historique fondée en 1876. En 1911, Henri Berr (1863-1954), philosophe français, considérait qu’un « historien-historisant » est un chercheur qui travaille sur des faits particuliers par lui établis, et qui se propose d’enchaîner ces faits entre eux, de les hiérarchiser, puis d’analyser les changements politiques, sociaux et moraux que les textes nous révèlent à un moment donné. En somme, il s’agit de l’exposé des faits, de leur coordination et de leur analyse.

Dans un article paru dans la revue des Annales, en 1948, Lucien Febvre critique cette manière de voir, dans la mesure où les faits ne sont pas donnés à l’histoire comme des réalités substantielles que le temps a enfoui, et qu’il s’agit simplement de dépoussiérer ou de déterrer. Fondateur avec Marc Bloch du courant des Annales dans les années trente du 20e siècle {Infra], Lucien Febvre considère que cette histoire n’est pas la sienne, soulignant que toutes les sciences fabriquent leur objet d’étude.

Toutefois, « l’histoire historisante » ou méthodique portée par des historiens de renom tels que Gabriel Monod, Fustel de Coulanges, Charles Seignobos ou Jules Issac, a été réévaluée à l’aune de travaux récents. Elle constitue un progrès incontestable pour élever l’histoire au statut de science grâce à la critique minutieuse des sources et à l’appareil bibliographique qui l’accompagnent.

Le roman national

L’essence du travail de l’historien républicain Jules Michelet a consisté à faire de la Révolution de 1789, le nouveau centre de gravité du roman national. La Fête de la Fédération du 14 juillet 1790 a vu le roi Louis XVI, devant les députés venus de tous les départements, prêter serment à la Nation et à la Loi, après la messe dite par Talleyrand, évêque d’Autun. Elle symbolise le remplacement de l’unité monarchique par celle de la Nation. Pour en souligner le caractère sacré, Marc Bloch a pu écrire dans l’Etrange défaite :

« Il y a deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims, et ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération ».

Ce grand récit a servi de fondement aux images d’Epinal glorifiant les grandes étapes de l’édification d’une nation politique avec ses grands hommes et ses faits d’arme. A la fin du 19e siècle, l’école primaire, devenue obligatoire par les Lois Ferry de 1881-1882, s’est donnée pour mission de transformer les enfants de différentes régions aux langues et identités encore vivaces (Auvergnats, Bretons, Basques, Corses, Occitans) en citoyens français. L’enseignement de l’histoire servait alors à montrer la grandeur et l’unité de la France, afin de fortifier le patriotisme. La construction de ce « récit national » s’appuyait sur les manuels de l’historien positiviste, Ernest Lavisse, surnommé « L’instituteur de la France ». Ils furent utilisés entre 1884 et les années 1950, déroulant des récits de conquêtes, d’épopées et de personnages éminents. Vercingétorix, Charlemagne, Jeanne d’Arc, Henri IV, Louis XIV et Napoléon nous parlent encore. Dès sa couverture, le Petit Lavisse enjoint aux élèves :

« Tu dois aimer la France, parce que la Nature l’a faite belle et parce que l’Histoire l’a faite grande. »

L’École des Annales ou le renouveau de la pensée historique

Le moment est venu d’étudier ensemble le renouveau de la pensée historique provoqué par l’Ecole des Annales. Avant de l’examiner, il convient de rappeler succinctement la biographie de Marc Bloch, co-fondateur avec Lucien Febvre de ce courant historique innovateur.

Biographie succincte de Marc Bloch

Marc Bloch est né le 6 juillet 1886 à Lyon, dans le département du Rhône. Il est issu d’une famille juive « d’optants » originaire d’Alsace. Par « optants », il convient d’entendre ceux qui choisissent de vivre en France et non dans les territoires d’Alsace-Lorraine occupés par les Allemands.

Marc Bloch entreprend ses études secondaires au lycée Louis-le-Grand, puis intègre, comme son père avant lui, l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, en 1904. Il est reçu à l’agrégation d’histoire-géographie en 1908. De 1908 à 1909, il suit les cours des facultés de Berlin et de Leipzig, en Allemagne, avant d’être admis pensionnaire à la Fondation Thiers de 1909 à 1912. Il enseigne avant la Première Guerre mondiale au lycée de Montpellier, en 1912, puis au lycée d’Amiens, en 1913.

Après la première Guerre mondiale pendant laquelle il sert avec le grade de capitaine, Marc Bloch est nommé maître de conférences en 1919, professeur sans chaire en 1921, puis professeur d’histoire du Moyen Âge, en 1927, à la faculté de Strasbourg redevenue française. En 1920, il soutient une thèse de doctorat sur l’affranchissement des populations rurales de l’Île-de-France au Moyen Âge intitulée : « Rois et Serfs, un chapitre d’histoire capétienne ». En 1924, il publie son œuvre magistrale : « Les Rois thaumaturges » dans laquelle Il expérimente une méthode comparatiste empruntée aux maîtres de la linguistique. En 1931, son ouvrage le plus maîtrisé, « Les Caractères originaux de l’histoire rurale française », innove une fois encore, car il exploite une interdisciplinarité peu courante à cette époque (botanique, géographie, démographie, économie et sociologie) pour mieux comprendre l’évolution des structures agraires de l’Occident médiéval et moderne. Son œuvre témoigne du souci de l’interdisciplinarité, transformant les sciences sociales en plein essor depuis Emile Durkheim, en sciences auxiliaires de l’histoire.

En 1928, Marc Bloch présente sa candidature au Collège de France et propose d’enseigner une « histoire comparée des sociétés européennes ». Ce projet échoue. Il tente à nouveau sa chance en 1934-1935, mais toujours sans résultat. Ses deux échecs au Collège de France ne furent peut-être pas sans lien avec la montée de l’antisémitisme.

Marc Bloch participe, en 1929, avec le groupe strasbourgeois dont Lucien Febvre, à la fondation des Annales d’histoire économique et sociale dont le titre est déjà en lui-même une rupture avec « l’histoire historisante », triomphante en France depuis l’école méthodique.

L’Ecole des Annales

L’Ecole des Annales se distingue de l’École méthodique incarnée par la Revue historique fondée en 1876 par Gabriel Monod. Elle cherche à mettre en avant une histoire globale, holiste au sens de global, à la fois dans le temps long et dans l’espace par la prise en compte des faits de société dans leur ensemble. Caractérisées dès leurs débuts par une volonté de transdisciplinarité au sein des sciences sociales, les Annales renouvellent l’historiographie en profondeur.

Les Annales d’histoire économique et sociale, revue fondée par Lucien Febvre et Marc Bloch en 1929, n’ont jamais été à proprement pensées comme une « école » par leurs fondateurs, mais plutôt comme une constellation de chercheurs qui ont essayé de défricher de nouvelles méthodes. Le concept d’une « Ecole des Annales » est une appellation rétrospective. La création en 1947 de la 6e section de l’École Pratique des Hautes Études et celle, en 1975, de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales poursuit le projet pluridisciplinaire de la revue.

Cette revue essaie d’écrire une histoire complète, une histoire « totale », en ne se limitant plus aux seuls aspects politiques, militaires ou diplomatiques. Elle trouve ses origines dans les travaux de Henri Berr et de l’école durkheimienne, notamment François Simiand, et aussi dans la communication d’Henri Pirenne, en 1923, sur la méthode comparative en histoire, de sorte que la date de 1929 peut apparaître davantage comme un aboutissement qu’un commencement absolu.

On retrouve les expressions les plus vives de ces diverses influences dans le livre phare de Lucien Febvre, Combats pour l’histoire, qui veut secouer le conservatisme des historiens en s’opposant à l’histoire traditionnelle, celle incarnée notamment par Charles Seignobos et Ernest Lavisse. Dans la revue, tout comme dans Combats pour l’histoire, le « social » est hissé comme une bannière destinée à couvrir tout un champ encore inconnu, celui des profondeurs de l’histoire, de ses souterrains, que ce soit sur les plans économique et social ou sur le plan encore balbutiant de l’histoire des mentalités.

La naissance de l’École des Annales s’inscrit dans le contexte de l’entre-deux-guerres où l’Occident fut en proie à une grave crise de l’historicité. La foi dans le progrès et de sa continuité avaient perdu leur évidence car la Première Guerre mondiale avait secoué les certitudes positivistes de la civilisation européenne. Dès lors, le rôle de l’historien ne peut plus se réduire à l’accumulation d’une histoire désincarnée. L’historien doit, selon Lucien Febvre, plonger dans son présent afin d’écrire une histoire vivante, qui palpite avec son époque et qui se trouve engagée dans ses enjeux :

« Entre l’action et la pensée, il n’est pas de cloison. Il n’est pas de barrière. Il faut que l’histoire cesse de vous apparaître comme une nécropole endormie, où passent seules des ombres dépouillées de substance. Il faut que, dans le vieux palais silencieux où elle sommeille, vous pénétriez, tout animés de la lutte, tout couverts de la poussière du combat, du sang coagulé du monstre vaincu – et qu’ouvrant les fenêtres toutes grandes, ranimant les lumières et rappelant le bruit, vous réveilliez de votre vie à vous, de votre vie chaude et jeune, la vie glacée de la Princesse endormie … »

L’histoire doit donc devenir une « histoire-problème », qui questionne le passé, et qui remet constamment en question ses propres postulats et ses méthodes, afin de ne pas être en reste sur les autres sciences et sur l’histoire du monde. Cette obligation implique de sortir l’histoire de son immobilisme académique en diversifiant et surtout en croisant les sources, au-delà des seules références écrites traditionnelles. Il s’agit de s’ouvrir aux autres sciences humaines, de les combiner entre elles afin de pouvoir stimuler la curiosité de l’historien. Pour citer Marc Bloch :

« Le bon historien ressemble à l’ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier » (Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien).

L’École des Annales, qu’on la considère comme un mouvement d’historiens ayant des préoccupations communes, ou comme un paradigme ayant produit des cohortes d’historiens, trouva une source inépuisable d’inspiration et d’actualisation. Ayant rédigé près de 50 % de tous les écrits de la revue jusqu’en 1940, Lucien Febvre et Marc Bloch ont laissé une marque indélébile sur le mouvement des Annales, faisant même parfois l’objet d’un véritable culte dans les années 1960 et 1970. Ce culte a permis aux générations suivantes des Annales de prôner la fidélité aux origines du mouvement, tout en adaptant et actualisant les travaux et les projets des fondateurs en fonction de leur propre expérience du temps.

2. « L’Étrange défaite » et l’histoire du temps présent

Historien innovateur dans sa discipline, Marc Bloch se veut en même temps le témoin objectif du temps présent. Son engagement à la recherche de la vérité toujours complexe en histoire se prolonge par une analyse à froid de la défaite de la France et de son armée en mai-juin 1940.

Un témoignage objectif sur les raisons de la défaite de mai-juin 1940

L’Étrange Défaite est un essai sur la campagne de France de mai-juin 1940. Dans son livre, Marc Bloch s’efforce, en témoin objectif, de comprendre les raisons de la défaite de la France. Rédigé de juillet à septembre 1940, le livre est publié pour la première fois en 1946, aux éditions Franc-Tireur, deux ans après l’assassinat de Marc Bloch par la Gestapo. Une copie du manuscrit est confiée à Philippe Arbos, qui le cache dans la propriété du docteur Pierre Canque, à Clermont-Ferrand. Découvert par une patrouille de la DCA allemande, alors installée dans cette propriété, le contenu du texte n’attire pas leur attention, ce qui permet à Pierre Canque de le récupérer et de l’enterrer dans le jardin de sa propriété. À la Libération, il est rendu à la famille de Marc Bloch et enfin publié.

L’ouvrage comporte trois parties. En guise d’introduction, Marc Bloch présente sa position personnelle et son action au cours de la campagne de 1940 dans une Présentation du témoin. La déposition de ce témoin constitue l’essentiel du livre avec la partie intitulée La déposition d’un vaincu. Il y analyse les carences de l’armée française durant l’avant-guerre et la guerre. Il conclut par un Examen de conscience d’un Français, où il établit le lien entre les carences observées et celles qu’il identifie dans la société française de l’entre-deux-guerres.

L’analyse de l’armée française par Marc Bloch part d’en bas et remonte vers les niveaux de responsabilité supérieurs. Il dénonce tout d’abord le caractère bureaucratique de l’armée, l’attribuant aux habitudes prises en temps de paix. Ces habitudes conduisent à une dilution de la responsabilité entre un trop grand nombre de niveaux hiérarchiques et à un retard dans la transmission des ordres. Il y voit comme principale cause l’âge trop avancé des cadres de l’armée française, peu renouvelés, adeptes de la guerre défensive, face à une armée allemande beaucoup plus jeune, ouverte sur la doctrine de la guerre de mouvement associant la vitesse et le moteur, les chars et l’aviation.

Examen de conscience d’un Français

Marc Bloch n’attribue pas à l’armée toute la responsabilité de la défaite. Il met en relation les carences de la première avec l’impréparation et la myopie du peuple français dans son ensemble. Ses premières cibles sont l’État et les partis. Il dénonce « l’absurdité de notre propagande officielle, son irritant et grossier optimisme, sa timidité », et par-dessus tout « l’impuissance de notre gouvernement à définir honnêtement ses buts de guerre ». L’immobilisme et la mollesse des ministres sont stigmatisés, et l’abandon de leurs responsabilités à des techniciens, recrutés sur la même base corporatiste (École Polytechnique et Sciences-Po, surtout). Tout ce petit monde avance à l’ancienneté dans une culture commune du mépris du peuple, dont on sous-estime les ressources.

Les partis politiques sont également stigmatisés dans leurs contradictions. Ainsi, les partis de droite oublient leur germanophobie et s’inclinent devant la défaite en se posant en défenseurs de la démocratie et de la tradition, tandis que la gauche refuse les crédits militaires et prêche le pacifisme, tout en demandant des canons pour l’Espagne. Marc Bloch reproche aux syndicats leur esprit petit-bourgeois, obsédés par leur intérêt immédiat, au détriment de leur avenir ou de l’intérêt du pays dans son ensemble. De même, il considère le pacifisme et l’internationalisme comme incompatibles avec le culte de la patrie, reprochant en particulier aux pacifistes leur discours selon lequel la guerre est l’affaire des riches et des puissants, à laquelle les pauvres n’ont pas à se mêler

Dans la population dans son ensemble, il renvoie dos à dos ouvriers et bourgeois. Il accuse les premiers de chercher « à fournir le moins d’efforts possible, durant le moins de temps possible, pour le plus d’argent possible » au mépris des intérêts nationaux, ce qui entraîne des retards dans les fabrications de guerre. Réciproquement, il accuse les bourgeois d’égoïsme et leur reproche de ne pas avoir éclairé les citoyens sur les enjeux du pays. Il dépeint une bourgeoisie devenue rentière, faisant des études pour son seul plaisir et ne pensant ensuite qu’à s’amuser.

« Le grand malentendu des Français » est ainsi dépeint, mettant face à face une bourgeoisie dont les rentes diminuent, menacée par les nouvelles couches sociales, contrainte de payer de sa personne et trouvant que les ouvriers travaillent de moins en moins, et un peuple mal instruit, incapable de comprendre la gravité de la situation. Il souligne en particulier l’aigreur de la bourgeoisie, qui ne s’est jamais remise du Front populaire. En s’éloignant du peuple, le bourgeois « s’écarte sans le vouloir de la France tout court ».

À un niveau plus immédiat, il décrit un peuple mal préparé. La propagande entretient un sentiment de sécurité, alors qu’on sait depuis Guernica qu’il n’y a plus de « ciel sans menace » malgré les images de l’Espagne en ruines :

« on n’en avait pas assez dit pour nous faire peur ; pas assez et pas dans les termes qu’il eût fallu pour que le sentiment commun acceptât l’inévitable, et sur les conditions nouvelles ou renouvelées de la guerre, consentît à remodeler le moral du civil ».

La classe 1940 avait été à peine préparée, et comme on ne souhaitait pas la guerre, on y allait sans zèle, de façon résignée. Il suggère, au contraire, que face au péril national, il ne devrait pas y avoir d’immunité et que même les femmes pouvaient combattre. Mais la politique fut d’éviter les morts et les destructions de la guerre précédente : « On s’estima sage de tout accepter plutôt que de subir, à nouveau, ce double appauvrissement ». Dans ce cadre, l’exode marque la lâcheté commune et, surtout, l’absence d’effort du peuple pour comprendre, celui-ci préférant retourner à la campagne en refusant la modernité.

Originalité de l’œuvre

Cet essai d’histoire du temps présent constitue un témoignage sur les insuffisances des élites qui sombrent en mai 1940 dans la guerre comme elles avaient pu sombrer dans l’esprit munichois en septembre 1938. Mais rien dans le livre ne permet d’écrire que Marc Bloch décrit la défaite et la débâcle françaises comme permises, voire voulues, par le commandement et le gouvernement influencé par les élites militaires, économiques et sociales.

Selon lui, les élites françaises avec le soutien de la presse ont volontairement évité d’armer assez efficacement le pays face à l’expansion nazie ou refusé de faire jouer les alliances, notamment celle avec l’Union soviétique, qui auraient pu contrer l’hégémonie hitlérienne annoncée dans Mein Kampf. Ces affirmations relèvent d’une interprétation très éloignée de l’analyse systémique des facteurs du désastre entreprise par Marc Bloch. Ces élites ont, en cela, été encouragées par l’égoïsme ou le cynisme économique de cette époque, où le syndicalisme s’est surtout confiné aux revendications matérielles, et où le Front populaire n’a pas pu tenir ses promesses. Marc Bloch témoigne de la guerre : « une chose à la fois horrible et stupide » ; mais aussi de faits politiques et sociologiques qu’il a observés durant les deux guerres mondiales.

3. Le refus du premier jour à la honte de la collaboration

Après la défaite de mai-juin 1940 et l’arrivée au pouvoir du régime de Vichy, Marc Bloch est exclu de la fonction publique en vertu du statut des Juifs du 3 octobre 1940. Son appartement parisien est réquisitionné par l’occupant, sa bibliothèque expédiée en Allemagne. Il est rétabli le 5 janvier 1941 dans ses fonctions pour « services exceptionnels » par le secrétaire d’État à l’Instruction publique, Jacques Chevalier.

En raison de la santé précaire de sa femme, il demande et obtient une mutation à Montpellier, en 1941. Mais le doyen de la faculté des Lettres de Montpellier, catholique, maréchaliste, antisémite et conservateur, essaye d’empêcher sa nomination, nourrissant un ressentiment à l’égard de l’historien. Il avertit ses supérieurs qu’un cours public de Marc Bloch pourrait provoquer des démonstrations hostiles, dont il ne veut pas être tenu pour responsable[. Marc Bloch est chargé de cours sur l’histoire économique et monétaire de la France et de l’Europe moderne, mais ne peut travailler que dans des conditions très imparfaites, n’ayant plus accès à sa bibliothèque. En outre, les lois du régime de Vichy sur le statut des juifs, notamment celle du 21 juin 1941, qui impose un quota d’étudiants juifs dans l’enseignement supérieur, touche directement son fils.

Il entre dans la clandestinité en 1943, alors qu’il est poussé à la retraite. Ses premiers contacts avec la Résistance sont difficiles à dater. En 1943, après l’invasion de la zone sud qui ne le laisse en sécurité nulle part, Marc Bloch s’engage dans la Résistance, dont il devient l’un des chefs pour la région lyonnaise, au sein du mouvement Franc-Tireur, puis dans les Mouvements unis de la Résistance (MUR). Il est arrêté par la Gestapo à Lyon, le 8 mars 1944. Interné à la prison Montluc, il est torturé pendant des jours, soumis à des coups et à des bains glacés, mais il ne donne jamais aucune information utile. Le soir, il enseigne la France à des prisonniers français.

Il meurt pour la France dans la soirée du 16 juin 1944, fusillé aux côtés de vingt-sept résistants rassemblés par groupes de quatre, à Roussille sur le territoire de la commune de Saint-Didier-de-Formans. Comme on l’a rapporté, un jeune Résistant de seize ans tremblait près de lui en demandant : « Ça va faire mal ? » Marc Bloch lui prit affectueusement le bras, et dit seulement : « Mais non, petit, cela ne fait pas mal ». Il tomba le premier en criant : « Vive la France ! »

La décision prise par le président de la République du transfert des cendres de Marc Bloch au Panthéon est donc destinée à honorer la mémoire d’un grand historien dégagé de tous les préjugés académiques, l’engagement du citoyen pour la recherche de la vérité et le courage personnel. En 2006, Christian Ménard, député du Finistère, avait attiré l’attention du ministre délégué aux anciens combattants sur le possible transfert des cendres de Marc Bloch au Panthéon. Je cite ici un extrait de sa question écrite :


« L’initiative de dix-sept historiens de renom, réalisée aux fins de voir la République honorer ce grand patriote, a ému nombre de nos concitoyens. Immense historien, grand résistant, il fut le fondateur des Annales, ouvrages qui lui valurent une renommée internationale. Très tôt, son amour pour la France le poussa à entrer dans la Résistance. Cet ancien combattant de la Première Guerre mondiale (décoré de la croix de guerre et de la Légion d’honneur) exprimait un « humble héroïsme » qui caractérise si bien les plus fidèles des patriotes. Il tomba en martyr sous les balles allemandes en 1944. En ces temps où les communautarismes ne cessent de croître, où le sentiment patriotique ne cesse d’être dénigré, ce fervent républicain qui voyait en la France la mère patrie capable de rassembler les hommes indépendamment de leurs origines, mérite de la France une reconnaissance particulière et une place de choix au Panthéon des gloires nationales ».


Le 16 juin 2026, le vœu exprimé par l’honorable parlementaire sera exaucé. Puissions dès à présent nous en réjouir !